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Le mythe de Cassandre : le paradoxe de l’expert
Connaissez-vous le mythe de Cassandre ? Dans la mythologie grecque, Cassandre est une femme dont Apollon tombe amoureux. Pour la séduire, il lui offre le don de prédire l’avenir. Mais elle se dérobe à lui, et pour la punir, il ajoute un second sort à son premier cadeau : elle pourra toujours prédire l’avenir, mais plus personne ne la croira jamais.
Cette analogie est utile pour sensibiliser les experts à une responsabilité qui leur incombe : savoir faire simple.
Un ultra-expert, quel que soit son domaine, dépend en permanence de personnes qui en savent moins que lui. Le patron d’un expert en sait moins que lui, et pourtant c’est lui qui décide. Le client d’un expert en sait moins que lui, et pourtant c’est lui qui achète.
Cette situation est délicate pour quelqu’un qui sait, en permanence, qu’il en connaît plus que les autres. Mais elle lui donne aussi une responsabilité claire : savoir faire simple chaque fois que c’est nécessaire.
Car si ce ne sont pas les experts qui font l’effort de rendre leur sujet compréhensible, personne d’autre ne le fera à leur place.
Il n’y a d’ailleurs pas de mystère : ceux qui parviennent à expliquer simplement un sujet sont souvent ceux qui l’ont le mieux compris. Les organisations évoluent aujourd’hui dans un contexte de complexité considérable.
Mettez-vous à la place d’un comité de direction qui doit lancer un projet compliqué, sur lequel il n’a aucune expertise particulière. Il écoute la présentation d’un premier expert qui donne le sentiment que le sujet sera difficile à mettre en œuvre, puis celle d’un second qui donne le sentiment que c’est simple.
À qui attribue-t-il le budget ?
Le rôle de l’orateur : rendre la complexité désirable
Nous vivons dans un monde de surinformation peu qualitative, où chacun se persuade rapidement d’en savoir assez sur un sujet. Dans ce contexte, la responsabilité des experts est d’éclairer les autres en réussissant à rendre la complexité désirable.
Rendre la complexité désirable, c’est présenter les choses de manière à ce que l’auditoire comprenne ce qui va lui être utile, tout en réalisant que le sujet reste bien plus compliqué que ce qu’il croyait savoir au départ.
C’est cette ligne de crête qui rend l’exercice intéressant : être utile, sans jamais trahir le sujet.
Attention à ne pas se placer dans la posture d’un professeur face à des élèves.
Ce n’est jamais la situation d’un expert qui doit simplifier un sujet pour ses collègues, ses équipes ou sa direction. Ces personnes n’ont pas besoin de tout savoir. Elles ont seulement besoin de comprendre ce qui leur sera utile pour agir ou décider.
La première question à se poser n’est donc pas « comment tout expliquer », mais « qu’est-ce que mon public attend réellement de moi en tant qu’expert ».
Une fois cette question posée, il devient beaucoup plus simple d’identifier ce qu’il faut réellement simplifier, puis de construire une présentation autour de cette priorité.
Le vrai danger : ceux qui croient déjà avoir compris
Beaucoup d’experts ont le réflexe de penser que leur priorité est de convaincre les personnes qui n’ont pas compris, ou qui ne font pas l’effort de comprendre. Ce n’est pourtant pas là que se trouve le vrai danger.
Le vrai danger, c’est que la plupart du temps, l’expert s’adresse à des personnes qui croient déjà avoir compris. Imaginez que vous soyez face à un public persuadé d’avoir saisi le sujet, et que vous arriviez en lui expliquant des détails supplémentaires. Résultat : il ne vous écoute plus, puisqu’il est déjà convaincu de maîtriser le mécanisme. Ce comportement porte un nom : l’effet Dunning-Kruger.
L’effet Dunning-Kruger
David Dunning et Justin Kruger sont deux psychologues qui ont modélisé une nouvelle manière de représenter la façon dont nous apprenons.
L’intuition la plus répandue est de penser que l’apprentissage suit une courbe régulière : difficile au début, puis de plus en plus rapide à mesure que l’on progresse, jusqu’à atteindre un plateau lorsque les sujets deviennent trop complexes.
Dunning et Kruger proposent un modèle différent.
Selon eux, il faut être suffisamment compétent pour comprendre qu’on ne l’est pas encore. Lorsqu’on commence à apprendre un sujet, on a très vite le sentiment d’en savoir assez, et une grande confiance dans ce que l’on croit savoir.
Il faut ensuite continuer à approfondir son expertise pour réaliser que le sujet est bien plus compliqué qu’on ne le pensait, et pouvoir enfin apprendre sur de bonnes bases.
Cet effet est particulièrement pernicieux pour l’expert qui cherche à simplifier un sujet pour son public.
S’il s’arrête trop tôt dans son explication, il laisse son audience persuadée d’avoir déjà tout compris. S’il va trop loin, il risque de la décourager.
On retrouve ici la même ligne de crête : amener le public à comprendre ce qui lui est utile, tout en lui laissant entrevoir que le sujet reste bien plus complexe que cela.
Une anecdote personnelle : la soutenance de thèse
Sébastien Bernard a fait l’expérience de cet effet à ses dépens, lors de la soutenance de thèse de biologie de sa femme.
Pendant les années de préparation, il lui a posé de nombreuses questions, et elle a pris l’habitude d’y répondre de manière à ce qu’il comprenne.
À force de comprendre ses réponses, il s’est peu à peu persuadé d’avoir lui-même saisi l’ensemble du sujet, au point de se surprendre à suggérer des pistes de recherche.
Le jour de la soutenance, convaincu d’en savoir assez pour suivre la présentation plus longtemps que le reste de la famille et des amis présents, il n’a en réalité tenu que deux minutes.
Il a alors mesuré l’effort que sa femme avait fourni pour lui donner exactement ce qu’il fallait comprendre, sans qu’il ait lui-même fait le travail de percevoir à quel point le sujet restait complexe.
Trois techniques pour rendre une présentation plus efficace
Technique 1 : la progression
Face à un sujet complexe, on sait qu’il faudra du temps pour faire la démonstration, avec le risque de perdre son public en chemin.
La progression consiste à donner d’abord une explication simple et rapide à assimiler, puis, une fois celle-ci comprise, une explication un peu plus complexe, et ainsi de suite.
Cette méthode permet à l’auditoire de comprendre l’explication la plus poussée qu’il est capable d’intégrer, tout en réalisant que le sujet va plus loin. C’est une excellente illustration de la ligne de crête : montrer la complexité, tout en laissant entrevoir qu’elle est plus vaste encore.
Deux exemples de chaînes YouTube illustrent bien cette technique de progression. La première, de Mehdi Moussaid, enchaîne cinq explications d’un même phénomène, de la plus évidente à la plus complexe.
La seconde, Syllabus de Viviane Lalande, construit chaque épisode comme une enquête à travers des publications scientifiques, en amenant progressivement le spectateur à comprendre des sujets qu’il pensait inaccessibles.
Cette technique est particulièrement efficace face à un public persuadé d’en savoir assez. Le contredire frontalement risque de créer une opposition et de fermer la porte à la suite de l’explication. La progression permet au contraire de reconnaître ce que le public croit déjà savoir, de le valider comme vrai mais incomplet, et d’y ajouter progressivement les éléments qui manquent.
Technique 2 : l’analogie
Jean-Marc Jancovici, ingénieur très présent aujourd’hui sur les sujets de transformation environnementale, utilise abondamment cette technique.
Pour expliquer la notion d’énergie, il prend l’exemple de quatre cyclistes qui gravissent un col à vélo, et démontre que l’énergie qu’ils produisent équivaut à celle d’un mixeur utilisé pour préparer une soupe.
À partir de cette équivalence entre un effort humain et une machine, il propose une extrapolation plus large : celle des « esclaves énergétiques ».
Il estime qu’il faudrait, pour chaque personne, l’équivalent de 200 travailleurs pour remplacer l’ensemble des machines qui nous entourent au quotidien, comme le lave-linge, internet ou le réfrigérateur. En France, ce chiffre atteint 600 par personne, et jusqu’à 1200 pour un profil CSP+.
Cette analogie rend concrète notre dépendance à un parc de machines que nous ne percevons plus, dans un monde où l’énergie qui les alimente pourrait venir à manquer.
Technique 3 : faire vivre une expérience
Parfois, une expérience de pensée ou une expérience physique suffit à créer une image mentale claire d’un sujet complexe.
Christophe André illustre cette technique en citant un professeur américain qui explique la notion d’estime de soi à ses élèves de la manière suivante.
Il montre un billet de 50 dollars et demande combien il vaut. Ses élèves répondent 50 dollars. Il froisse le billet, pose la même question : toujours 50 dollars. Il le jette au sol et le piétine, puis interroge à nouveau : le billet vaut toujours 50 dollars.
L’estime de soi fonctionne de la même façon : c’est la valeur que l’on s’accorde, indépendamment de ce que l’on traverse. Une expérience de pensée suffit ici à rendre concrète une définition abstraite, et à poser les bases d’un raisonnement plus complexe.
Conclusion : la responsabilité de l’expert
Deux chemins s’offrent à un expert face à un public qui ne comprend pas. Le premier consiste à considérer que ce n’est pas son rôle de continuer à simplifier, et que la responsabilité de comprendre revient à celui qui pose la question.
Ce chemin comporte un risque : si l’explication échoue, le public peut se dire qu’il n’a rien compris, mais il peut tout aussi bien penser que l’expert n’a pas fait l’effort de bien expliquer, voire se demander ce qu’il cherche à dissimuler en rendant les choses si compliquées.
Le second chemin consiste à considérer que la responsabilité de l’expert est de rendre son expertise utile à ceux qui ne la partagent pas. Faire l’effort de simplifier permet de construire une présentation qui, elle-même, en appellera d’autres.
C’est en s’engageant sur ce chemin que l’on finit par incarner un véritable leadership d’opinion : devenir la personne que l’on sollicite dès qu’un sujet devient compliqué, précisément parce qu’elle sait le rendre utile et compréhensible.
